Terry Rodgers : Approximations of the Sublime

Approximations of the Sublime prolonge la réflexion entamée par Terry Rodgers lors de sa première exposition personnelle chez Aeroplastics Contemporary, en 2010. L’artiste continue de développer dans ses tableaux une iconographie faite de jeunes hommes musclés et de jeunes femmes graciles, toutes et tous plus ou moins (dé)vêtu(e)s, adoptant des poses lascives dans des décors d’un luxe ostentatoire et baroque. Passée la première impression, celle de contempler en voyeur des instantanés tirés de fêtes orgiaques, c’est l’absence de rapports entre les personnages qui s’impose soudain. Chacun semble isolé dans sa bulle, et jamais les regards ne se croisent. « Mes tableaux décrivent des mondes imaginaires créés au départ des offres véhiculées par les médias – luxe, richesse, ainsi qu’une version validée de la beauté et du désir, le tout traversé par une dose de réalité. A quel point est-ce difficile pour les participants à ces scènes de sortir d’eux-mêmes et de se ‘connecter’ les uns aux autres ? ». Chaque composition est réalisée aux départs de portraits individuels, ceux de personnes croisées dans la rue, à qui l’artiste a proposé de poser pour lui. Ces anonymes, qui jamais ne se sont rencontrés, sont ensuite rassemblés au sein de vastes compositions. Plus rarement, ils apparaissent seuls, mais leur attitude suggère toujours la présence d’autres personnes hors champ.

La photographie joue dans ce processus un rôle prépondérant – les modèles sont photographiés avant d’être peints –, mais c’est bien en peintre que Terry Rodgers aborde ses tableaux : sa technique parfaitement maîtrisée, qui n’a rien du réalisme photographique, va à l’essentiel pour mieux souligner le jeux des lumières artificielles sur la peau, ou faire ressortir l’éclat d’un bijou ou d’une étoffe. Aussi est-il particulièrement intéressant de le voir se muer en véritable photographe, car ces images sont fondamentales pour comprendre la réflexion qui sous-tend son travail. Contrairement aux tableaux, les photographies ne font appel à aucun décor : les modèles se détachent sur un fond noir, uni, et n’en paraissent que plus fragiles et solitaires. Aussi beaux soient-ils (et ils le sont), les corps n’ont plus cette perfection que leur offre le pinceau du peintre. Et surtout, ils ne bénéficient plus de la part d’éternité que leur offre la peinture : ils redeviennent mortels.

Un troisième niveau de lecture est offert par la vidéo qui a donné son titre à l’exposition. De l’image fixe, peinte ou photographiée, nous passons à l’image animée. Et ce que la photographie suggérait, la vidéo l’affirme : sous la chaleur des projecteurs, les corps souffrent, transpirent – redeviennent vivants, tout simplement. Sous des dehors superficiels, l’œuvre de Terry Rodgers s’affirme alors pour ce qu’elle est, profondément humaniste. Et le sublime ne peut être qu’approximatif, dès lors qu’il touche à l’humain.

Les caissons lumineux forment une synthèse de ces différentes approches. « Ici, je joue avec plusieurs techniques pour rendre perceptible, simultanément, notre rapport au monde. Et je rends évidente la distinction entre les différents langages – les découpages sont volontairement approximatifs, visibles. » Pour l’artiste, ce procédé est une métaphore d’un monde composé d’une multitude de fragments, que nous percevons erronément comme un tout uniforme : « nous avons tendance à oublier que tout ce que nous voyons, ou portons, est ‘inventé’. Notre expérience de vie est comme un jeu multidimensionnel, dont les pièces sont constamment en mouvement. » Et ses modèles, constamment en mouvement eux aussi, sont comme les pièces de ce grand jeu.

P-Y Desaive